Paris, 2015

 

Je peux écrire des pages entières sur un film, mais mon discours critique bute sur le mystère de la photographie. Là, mes arguments les plus solides se font sentiments, élans, sourire ou larme et c’est ce que j’aime dans la photo,  tant qu’elle demeure une énigme, un art.

 

Et voilà. Trente ans après, je relis ces lignes écrites pour Laurence, je contemple à nouveau ces photos magnifiques : elles sont devenues comme des madeleines, les signes épars d’un temps révolu, luxueux, insolent. Ces années 80 où nous squattions le festival de Cannes autant que nos propres vies ; de ces phrases, je ne retire pas une virgule, car au-delà de leur valeur documentaire, j’y constate aussi (dans les photos, pas dans mes mots encore maladroits) la persistance d’une œuvre forte, d’une constance de l’exigence : celle de Laurence Sudre, photographe.

 

 Bien des choses, depuis, se sont passées dans nos vies, certains visages ont disparu, d’autres ont pleuré, mais les revoir là, alignés dans la splendeur contrastée de leur portrait, ne m’aura pas seulement propulsé dans la nostalgie, mais surtout rappelé à l’ordre de mon expérience (pourtant déjà saturée d’images) : Laurence Sudre reste l’une des grandes photographes d’aujourd’hui, une amie certes, mais surtout une artiste rare, tapie dans sa discrétion modeste, dans le flou artistique des engouements soudains et des purgatoires irréfléchis. Un travail conséquent, solide (je n’ose dire « carré » mais je le pense) et qu’il convient de célébrer encore, toujours, avec entêtement

 

 

Apologie de l'exigence ( Festival de Cannes 1985)

 

Lorsque l'on regarde cette collection de portraits au nombre incalculable , c'est la rigueur que Laurence s'est imposée qui interroge le regard. Majoritairement en noir et blanc, et cadrées en plan « américain », les photos prouvent que ces choix ne sont en rien des dogmes…

Car Laurence fait aussi des photos en pied, en couleur..

Et lorsqu’on regarde ses photos , c'est la rigueur-même qui génère l'émotion. Tous les modèles, stars ou pas, s’avèrent égaux devant l'objectif; une vérité commune affleure, livrée par la photographe, toute de tendresse , de connivence, par le lien impalpable qui se tisse entre l'artiste et son modèle;

De toute évidence, il ne s'agit pas de portraits réalistes, génériques, mais plutôt d'images arrachées au réel avec une certaine délicatesse, un respect, qui contredisent la condescendance voire le vampirisme (même si certains grands photographes furent aussi de bons vampires) du portrait photographique classique

Il règne sur ses photos une tendresse qui ne sacrifie ni à la sécheresse clinique du photomaton ,ni à la surenchère maniériste des post-modernes.

 

Laurence Sudre marche sur un fil : celui de l'émotion vraie.

 

                                         Vincent Dieutre